mardi 7 novembre 2017

alleztheo, novembre 2017 : Orthodoxes et Catholiques au 20e siècle

LES  ÉGLISES  AU  20éme  SIÈCLE

Les ORTHODOXES

Rappels : Méthode (825-885) et Cyrille (827-869), deux frères, évangélisent les Slaves et créent un alphabet qui deviendra l'alphabet russe ;
Ivan le Terrible, 1530-1584, premier à prendre le titre de tsar ;
Pierre le Grand 1672-17825, en 1721, crée le Saint-Synode, soumet l'Église à l'État, fait mettre la liturgie et autres textes reli­gieux qui étaient alors en vieux-slavon, dans une langue accessible à tous (slavon d'Église), schisme des Vieux croyants ;
Moscou estime qu'elle a pris la succession du patriarcat de Constantinople,


Dans l'empire Ottoman, juifs et chrétiens vivent en paix parce qu'ils sont une religion du Livre, mais ce sont des dhimis, des citoyens de seconde zone.

En Russie, écrivains : Nicolaï  Gogol  (1809-1852): les élans de la petite bourgeoisie ; Fédor Dos­toïevski (1821-1881): le peuple orthodoxe russe est le nouveau peuple mes­si­a­nique ; Henrik Ibsen (1828-1906): l'âme agitée des grands propri­é­taires.  Léon Tolstoï (1883-1945):  il ne suffit pas de gagner la guerre, encore faut-il faut gagner la paix, la grande aristocratie.
 L'intelligentsia russe occidentalisée, partie croyante, partie athée, coupée des masses, obtient la création de la Douma (Assemblée nationale, démocratrie représentative) en 1906, elle prépare la chute de l'empire autocratique tsariste qui s'écroule en 1917. En 1918, Lénine, à la tête des bolcheviques, balaie cette intelligentsia et établit le système sovié­tique. En mars 1905, l'Église orthodoxe avait mis en train un programme de réforme (re­tirer le pouvoir, réservé aux seuls évêques, le remettre à une assemblée conciliaire formée de membres du clergé et de laïcs) et avait commencé de se libérer de sa dépen­dance du pouvoir du tsar (60 voix pour, deux voix contre). Une commis­sion prépara­toire du concile avait travaillé jusqu'en décembre 1906, mais devait échouer en 1907 en raison de l'hostilité qu'elle rencontrait dans l'Église. Néanmoins, dix ans plus tard, dans un Moscou livré à la guerre civile, le 15 avril 1917, un concile (environ mi-partie laïcs, mi-partie clergé), se réunit à la cathédrale  Upensky de Mos­cou et élit le patriarche Tikhon avec l'aval surprenant des autorités commu­nistes. Le concile se termine le 7 avril 1918 après avoir placé l'Église sur de nouvelles bases, alors que cinq mois plus tard, au mois d'octobre Lénine fait triompher la révolution bol­chevique.  Pourtant, déjà, en 1909, un groupe de quatre intellectuels marxistes notoires s'é­taient ralliés à l'Église : Nicolas Berdiaev (1874-1948), Michail Boulgakov (1891-1940), Michail Frank, Otto S. Struve (1897-1963), le groupe Vekhi.  Ce concile sera à l'origine d'un approfondisse­ment de la spiritualité parmi les membres de l'intelligentsia que Lénine va éliminer.  Ceux qui pourront émigrer vont former l'Église russe en exil, dont il faut citer le Mouvement des étudiants russes (soutenu par le métropolite Euloge de Paris et le métropolite Platon de New-York), qui va former les cadres orthodoxes du futur et l'Institut de théologie Saint Serge de Paris. L'Église orthodoxe russe en exil va nouer des relations fraternelles étroites avec les chrétiens occidentaux (Fraternité Saint Alban et Saint Serge, elle fera en cela œuvre de renouveau pour les uns et les autres, on la retrouvera dans la Résistance. La survie de l'église orthodoxe en Russie sera l'œuvre des classes populaires, les bolcheviques athées procèdent à l'emprisonnement du patriarche Tikhon, à l'exécution  du patriarche Benjamin de Saint-Pétersbourg, devenue Petrograd, à des destruction d’Églises, des persécu­tions qui font des martyrs, jusqu’à la bataille de Stalingrad (1942-1943). Bataille longtemps incertaine, Staline demande au métropolite des prières pour la victoire. Une fois celle-ci acquise, le ré­gime s’assouplit, un métropolite complaisant est en rapport avec Staline, qui autorise l’entrée de Église orthodoxe russe au Conseil mondial des Églises à Genève lequel, jusqu’à la fin de la guerre et la chute du stalinisme, sera le lieu de respiration des orthodoxes russes. L’Église vit au prix de nombreuses compromission. Avec la chute de la Russie soviétique, les Églises retrouvent leur liberté, leurs biens et leur pouvoir.

Les CATHOLIQUES
Pour les catholiques, l'Église réunit les saints du Paradis, les nouveau-nés sans baptême des Limbes, l'Église pénitente des chrétiens du Purgatoire, et l'Église visible des baptisés catholiques dispersés dans le monde. L'Église est triomphante au Paradis, souffrante au Purgatoire, militante sur terre. Le terme de "catholique" ne signifie pas seulement "universel", mais, comme l'indique l'étymologie, ‟selon le tout” (l'Église est tota­li­sante).
 La Succession apostolique qui culmine dans la personne du pape, confère  l'autorité du Christ lui-même ; ce que l'Église lie sur terre est lié dans le ciel, ce qu'elle délie sur terre est délié au ciel (Matthieu 16, le Pouvoir des Clés), ses actes sont ratifiés dans ou pour l'Éternité, sa parole a la même valeur que la parole de Dieu biblique (Vatican 2, Dei Verbum 8). Le Saint-Siège est une monarchie absolue.
Par l'action de la Vierge Marie, par l'intercession de ses saints, par l'efficacité  de ses sacre­ments qui encadrent la vie du chrétien, par l'ordination de son clergé, par la sacrali­sa­tion des rites, des lieux, des objets, l'Église est l' intermédiaire obli­gé du salut.

Léon 13 (1878-1903), ralliement à la République, doctrine sociale catholique, appel à évangé­li­sation du monde ouvrier (encyclique Rerum Novarum, 1891), encourage l'exégèse, et le néothomisme.

Pie 10 (1905-1914), Messe de saint Pie 10 ;

Benoît 15 (1914-1922), tente vainement une médiation dans la guerre, en 1917, Code de droit canon en 1917;

Pie 11 (1922-1939), Accords du Latran avec Mus­so­lini 1929, la Cité du Vatican devient un État, le pape chef d'État, l'Etat italien lui verse une somme considérable en dédomma­ge­ment des Terres du papes en Italie, argent qui est à l'origine de la banque du Vati­can, il signe un concordat avec Allemagne en 1933 (accession d'Hitler au pouvoir), condamne l'Action française, le fascisme ita­lien, le com­munisme, le nazisme (1937) ;

Pie 12 (1939-1958),on lui reproche son silence sur la Choah, les filières d'anciens nazis vers l'Amérique du Sud (en France, l'affaire Paul Touvier, chef de la milice de Lyon caché par des religieux), il définit le dogme de l’ Assomption de Marie  en 1950 (au milieu du siècle) ;

Jean 23 (1958-1963) : convoque le concile de l’ aggiorna­mento , il décède au cours du con­cile;  

Paul 6 (1963-1978) : prend en charge la fin du concile, la Tradition (Parole de l'Église) est, identiqu­ement avec la Bible, parole de Dieu (Verbum Dei 8), mise en application du concile (la messe de Paul 6 en langue vulgaire, face à l'assistance) ; Encycliques Pop­­­u­lorum Progressio, 1967, s'exprime au sujet des mouvements révolution­naires, Hu­m­a­nae Vitae de 1968 prend position contre la régu­la­tion art­i­fi­cielle des naissances ;

Jean-Paul 1er (1978, pendant 33 jours) ;

Jean-Paul 2 (1978-2005), ‟Le concile, tout le concile, rien que le concile”, voyages triom­phalistes, le pape des medias, 2000 béatifications ou canonisation sous son pontificat (en 25 ans) contre quelques centaines en plusieurs siècles précédemment ; pour mar­quer l'an 2000, le Saint-Siège publie un texte rédigé par le cardinal Joseph Ratzinger : Dominus Jesus qui réaffirme les positions le plus traditionnelles de l'Église catholique ;

Benoît 16 (2005-213), confirme Humanae Vitae, les affaires de pédophilie viennent au grand jour (‟Les ennemis de l'Église ne sont plus dehors, ils sont en elle”), il démissionne ;

François 1er (2013-), premier pape d'Amérique du Sud.

Élaboration d'une  Doctrine sociale catholique dans la ligne de Marc Sangnier, Le Sillon (1873-1950) et d'Em­ma­nuel Mounier (1905-1950), axée sur la notion de "dignité humaine".
Création de Caritas international, des Secours catholiques, des Emmaüs.

Parmi les nouveaux saints et saintes, il faut signaler  Bernadette Soubirous (1844-1879) qui a des appari­tions de la Vierge  à Lourdes  ; Thérèse de Lisieux (1873-1897) docteur de l'Église qui retrouve l'éthique dans le monde de Calvin ; Mère Teresa (1910-1997) de Cal­cutta et les intouchables.

Après la fin de la dernière guerre mondiale, la Choah, l'œcuménisme  : Déclaration de culpabilité de l'Église évangé­lique allemande, Stuttgart, octobre 1945 ;  1945, Entre­tiens de Seelisberg (Suisse) où Jules Isaac réunit Juifs, catholiques (4), protestants (28) avec qui il rédige une déclaration de reconnaissance réciproque : les Dix Points de Seelis­berg ; 1948, création de l'Amitié judéo-chrétienne, sep­tembre ;  1994, Décla­ra­tion de repentance des évêques de France ; œcu­mé­nisme oblige, les relations entre ca­tholiques et or­tho­doxes se sont  améliorées (ren­contre entre le pape Paul 6 et le Pa­tri­arche œcuménique Athénagoras 1er à Rome, en 1967, après que les décrets d'ex­com­mu­nication mutuelle de 1054 aient été révoqués), mais elles restent gelées avec le Patriar­cat de Moscou. L'Église catholique veut bien entretenir des relations avec les protestants, mais elle leur refuse le titre d'Église (Congrégation pour la doctrine de la foi, Cardinal Joseph Ratzinger, Dominus Jesus, 2000).

Dans le domaine de la pensée :

Des écrivains catholiques  : par exemple : Paul Claudel (1868-1965), Le Soulier de satin qui illustre la doctrine catholique de la réversibilité des mérites ; François Mauriac (1885-1970), Thérèse Desqueyroux, un crime sans pardon au sein d'un couple sans amour ;  Georges Bernanos (1888-1948), Journal d'un curé de campagne, la passion d'un jeune prêtre qui s'épuise, jusqu'à en mourir, dans son sacerdoce. Julien Green (1900-1998), Moïra : le  combat d'un homme contre un destin (son homosexualité) qu'il cherche vainement à repousser ; Graham Greene (1904-1991), La Puissance et la Gloire, un prêtre que la guerre contraint d'agir  contre ses convictions pour sauver l'œuvre qu'il a créée.

Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), père jésuite, anthro­po­logue qui découvre le sinanthrope en 1929, il suit les éveils successifs de la cons­cience dans l'histoire et étudie le phé­nomène général de la conscientisation, le Christ sera pour lui le moment suprême décisif d'une conscientisation univer­selle, avec lui, désormais, nous sommes alignés sur le ‟Point Ôméga”, parachèvement du ‟phéno­mène humain” et fin de l'histoire. In­ter­dit de publier, ses textes circulent sous le man­teau, ils seront édités après sa mort. Sa pensée sera condamnée par l'Église.

Jacques Maritain (1882-1973), protestant converti au catholicisme, il essaie de renouveler le tho­misme, mais son néothomisme n'obtient pas le retentissement souhaité.  

Henri de Lubac (1896-1991) : jésuite, le livre qu'il publie en 1946, Surnaturel lui vaut l'accusation de modernisme, il est interdit d'enseignement puis, ayant donné des gages d'orthodoxie, réhabilité en 1958. Le pape Jean 23 le prend parmi les experts qui préparent Vatican 2, où il siégera. Il sera créé cardinal par Jean-Paul 2 en 1953, année où il publie Méditation sur l'Église. Il est l'un des plus importants commentateurs du concile (Paradoxe et Mystère de l'É­glise1967-, Athéisme et sens de l'homme, La Révélation divine -1983-).

Karl Rahner (1904-1994), jésuite, auteur d'une œuvre théologique qui couvre l'ensemble de la doctrine catholique (parfois proche de Karl Barth dont il exprime des idées fonda­mentale avec ses formules d' ‟auto-révélation  de Dieu”, de ‟Dieu avenir absolu de l'homme”), expert au concile de Vatican 2.  Pour lui, l'Incarna­tion (phéno­mène ininterrompu) per­met de récupérer tous les progrès hu­mains dans et par l'universalité -la catholicité, tota­li­sante- de l'Église. Sa conception des ‟chrétiens anonymes” (les êtres humains ignorants du christianisme qui n'en ont pas moins mené une vie exem­plaire voire édifiante) n'a pas été suivie par l'Église et celle de la ‟transignification” pour l'eucharistie a été con­damnée par l'encyclique Mysterium fidei (Paul 6, 1965).

Hans-Urs von Balthasar (1905-1988) : jésuite suisse, parfois présenté comme le rival catholique de Karl Barth avec qui il partage une prédilection pour Mozart. Créé, in extremis, cardinal par le pape Jean-Paul 2. Il est l'auteur d'une œuvre théologique qui occupe 17 volumes et plusieurs autres livres encore. Sa pensée nourrie de l'art et du théâtre, comporte une esthétique : La Gloire de la Croix, une dramatique : Dra­ma­tique Divine, une théologique, apparentée à une théologie du Saint Esprit. Très critiqué, il se replie sur la Revue qu'il a fondée.

Jean Danielou (1905-1974) : jésuite auteur d'une œuvre abondante, créé cardinal par le pape Paul 6 en 1969, membre de l'Académie française (1972), auteur d'une œuvre de témoi­gnage très abondante, il meurt d'une crise cardiaque au domicile d'une prostituée par­isienne à qui il venait apporter des secours.

Les théologies de la libération (parfois "de la révolution") : Dans la seconde moitié du 20ème siècle, des "théologies de la libération" vont naître du sein des masses de pauvres catholicisés d'Amérique latine. Le message évangélique, réinterprété à travers une grille mar­xiste-léniniste*, conduit à un gauchisme christianisé où la victoire des masses oppri­mées sur les forces d'oppression permettra enfin au christianisme de se découvrir lui-même. Bien que des voix protestantes françaises s'y soient jointes (Georges Casalis, 1917-1987, qui parle de "théologie inductive", voir ci-dessous), il s'agit essentiel­le­ment d'un phé­no­mène ca­tholique où l'Église continue a être première par rapport à la Parole et d'un phéno­mène sud-américain. C'est là que vont naître, à ­côté des Églises établies, des com­mu­­nau­­tés d'églises, po­pu­laires, fait historique qui jouera sans doute le plus contre les théologies de la libération quand le pape Jean Paul 2  les condamnera.
Je retiendrai un élément de cette interpellation : la nécessaire  attention portée par les religions sur ‟les conditions profanes de leur production”** qui les situe soit du côté des opprimés soit de celui des oppresseurs, sans se laisser entraîner, pour autant, dans l'esprit de cette dichotomie révolution­naire (pré-manichéenne), du moins en ce qui concerne le christianisme et alors que les théologies de la libération ne l'ont pas évité.
* De même que le thomisme avait fait choix de la philosophie d'Aristote, désormais c'est avec les catégories du matérialisme marxiste que les théologiens chrétiens rendront compte de la foi chrétienne, pouvait-on lire sous certaines plumes.
** ‟Nous appellerons donc "matérialiste" un christianisme qui assume consciemment et critiquement son rapport à ses conditions profanes de production et en dernière instance aux conditions économiques et clas­sistes Cette référence ne demeure nullement extérieure au christianisme, mais elle le transforme dans son con­te­nu qui apparaît comme essentiellement politique et économique, sans pour autant se réduire à ces di­mensions”. Giulio Girardi, Foi chrétienne et matérialisme historique, Parole et Société 1974/3. Est frappée d'inauthenticité toute théologie qui parlerait de l'éternité de manière intemporelle, de la culture biblique de façon extra-culturelle, de l'inconditionné, l'inconditionnel comme si l'on n'était pas dans une condition conditionnée.
La théologie de la libération n'a pas survécu à la fin de L'Union soviétique en 1991.    

René Girard (1923-2005) : uni­ver­si­taire français, catholique non pratiquant voire agnos­tique. Il étudie les mythes et remarque qu'ils ont tous en commun la violence liée au sacré à une exception près : la Croix de Jésus qui dénonce le sacré et sa violence. À la suite de quoi, les Écri­tures bibliques deviennent pour lui moins objet que sujet : l'a­mour qui dé­mystifie tout et nous démasque tous (Des choses ca­chées depuis la création du monde). (Voir, ci-dessous, Les Protestants : l'exégèse narrative).

La piété mariale continue et se renforce avec de nouvelles apparitions de la Vierge Marie (Fatima, Portu­gal, 1917 ; Beauraing, Belgique, 1932 ; Banneux, Belgique, 1933 ; Amsterdam, 1945-1959 ; Aki­ta, Japon, 1973-1981 ; Betania, Vénézuéla, 1976-1988 ; Kiberho, Rwanda, 1981-1986, soit sept sur quinze) et le dogme de l'Assomption de Marie (Pie 12, 1950).

Le concile de Vatican 2 : réuni par le pape Jean 23 en 1962, terminé par le pape Paul 6  en 1965. C'est le concile de l'ouverture (de l' "entrouverture" si l'on considère sa mise en œuvre) : ouverture en direction de la Bible dont la lecture privée est autorisée, dans la direction des laïcs (qui parvien­dront, pour les hommes, au diaco­nat, première marche dans le sacrement de L'Ordre) et des femmes (appelées à de nombreuses activités pour pallier à la diminution du nombre des prêtres), des Juifs (Nostra Aetate), des orthodoxes, des protestants (mariages dits "œcumé­ni­ques"). Dei Verbum est difficile à entendre quand il pose que la Tra­di­tion catholique a la même valeur et force que la parole de Dieu (Dei Verbum 8). Le concile annonce la fin de la théologie de la substitution (L'Église a pris la place d'Israël dans l'œuvre de salut de Dieu), corrections en ce sens dans les prières du Vendredi Saint. Le concile est suivi par les pontificats de Jean-Paul 2 et de Benoît 16, membres de la minorité conservatrice du concile qui auront pour tâche l'ap­pli­ca­tion de celui-ci (‟Le concile, tout le con­cile, rien que le concile”). Il aura pour contre-coup le ren­for­cement des ca­tholiques intégristes et le schisme des  "tradition­na­listes" emme­nés par l'évêque français Marcel  Le­fèvre (1905-1991) et son séminaire d'Écône, en Suisse, tenants de la ‟Messe de saint Pie 10”, contre celle de Paul 6.      
Les prêtres pédosexuels : un scandale qui remonte loin, mais qui n'éclate qu'après Va­­tican 2. Il touche, souvent largement, les pays occidentaux et l'Australie.

Au mois de décembre prochain, nous donnerons un aperçu des Églises protestantes à la même époque.
                                                                                              Jacques Gruber



samedi 7 octobre 2017

allestheo, octobre 2017, Les Eglises au 20ème siècle (première partie)

LES ÉGLISES  AU  VINGTIÈME SIÈCLE  : première partie
 Partie consacrée à un aperçu de ce qu'a été le 20e siècle et aux Églises dans leur en­semble. Une seconde partie (en novembre 2017) présentera plus proprement l'histoire des Églises à cette époque.
APERçU DU 20e SIECLE
Considérons le 20e siècle comme allant de 1890 à 1990, après cette dernière date on peut considérer que commence le 21e siècle, celui d'une hyper-modernité.
1890 est l'année de l'Exposition universelle de Paris où, vingt ans après la défaite de Sedan, on  inaugure la Tour Eiffel. Ce sera le siècle de la post-modernité, siècle de l'énergie atomique et de la libération sexuelle mais où l'on en viendra pourtant à douter de la raison à se déprendre du progrès, l'une et l'autre ayant participé activement à des entreprises déshu­ma­ni­santes (Choah, Hirochima).
L'année 1990, précédée, en 1989 de la destruction du mur de Berlin, est l'année de la chute de l'Union soviétique, de la disparition du rideau de fer. Par hyper-modernité, on entendra le siècle de la mondialisation (montée en puissance de la Chine, de l'Inde, du Brésil), du multicuturalisme, de la révolution électronique (cy­ber­nétique, informatique, numérique) qui poseront aux Églises de nouveaux problèmes.

LE  SIECLE  DE  LA LIBERTE AVEC
L A  V I O L E N C E

Violences nationalistes entre la France et l'Allemagne qui vont provoquer deux guerres mondiales en 14-18 et 39-45 (dix années de conflit, avec des millions de morts de part et d'autre). Expansion colonialiste des grandes puissances, l'Italie fasciste de Mussolini conquiert l'Éthiopie en 1936-1937.
Violences racistes, particulièrement antisémites. Exposition coloniale de Paris en 1931 où les personnes issues de nos colonies sont exposées comme des animaux dans un Zoo ; Con­fé­rence de Wannsee de 1942 qui met sur pied la Solution finale d'extermination des Juifs, Camp d'extermination d'Au­schwitz, la Choah par balles. Élimination des handicapés, des ho­mo­sexuel-les, des Tsiganes.
Violence des révolutions sociales qui débouchent sur des totalitarismes : bolchevisme, fascisme, nazisme, stalinisme, mao­ïsme (aujourd'hui : djihadisme).
Violence des guerres de libération : Viet-Nam (1954-1975), Algérie (1954-1962), Khmers  rouges au Cambodge (1975- 1979).
Violence faite à la Planète : augmentation du CO2 due à un excès d'utilisation du char­bon et des hydrocarbures qui provoque un réchauffement de la Planète et une dislocation de la couche d'ozone.
Violence faite à la Nature : l'accès aux éléments, les atomes en physique, les chromo­somes de l'ADN en biologie, par exemple, permettent de jouer avec la matière (recomposition des aromes, fraction ou fission de l'atome) ou avec la vie (avortement, PMA, changement de sexe, donner la mort ?), les progrès de la physique, de la médecine et de la chirurgie posent des problèmes moraux aux­quels nos sociétés ne sont pas en mesure de répondre sinon par la Loi qui énonce des interdits.
Violence dans l'espace : entre 1905 et 1915, Albert Einstein énonce les théories de la relativité qui trouveront plus tard leur confirmation dans l'expérience. On ne peut pas parler de viol de l'espace tant qu'il s'agit de l'exploration spatiale, il en va autrement des installations que nous ferons sur des planètes devenues accessibles et, dès à présent, des déchets de nos  entreprises qui encombrent l'espace.  
Violence faite aux cultures ou de l'intérieur même de la culture : lorsque les missionnaires imposent leur culture avec l'Évangile aux populations qu'ils touchent ; suite aux révolutions dites "culturelles" (Chine de 1966 à 1976) ; dans le processus de déconstruction (le mot est de Jacques Derrida*, 1930-2004) que la culture occidentale pense poursuivre sur elle-même depuis Friedrich Nietzsche (1844-1900) et Martin Heidegger (1889-1976) ; quand violence est faite aux textes bibliques par une exégèse hypercritique ou à des textes qui peuvent contenir des assertions gênantes pour les pouvoirs en place.
*Issu d'une famille marrane, partisan d'un christianisme sans Église.
Violence de la culture : elle peut être illustrée par la musique lorsque celle-ci ‟Re­tourne au bruit” (selon André Gide, 1869-1951) et au bruit assourdissant ou dans l'expérience de la musique atonale (Arnold Schönberg, 1874-1951, Pierre Boulez, 1925-2016 , Iannis Xenakis, 1922-2001) ; dans la peinture qui donne l'image d'un être humain déformé (le dernier Picasso, 1881-1976, Francis Bacon, 1909-1992) ou dans la sculpture qui s'exprime par des com­po­sitions d'objets hétéroclites, sans rapport entre eux que celui que le "sculpteur" a dans son esprit ; par une littérature, un cinéma, sans aucun  tabou.

Parallèlement aux violences, une volonté de paix va s'attester dans des institutions, (ONU, 1945, maintien de la paix entre les nations, UNESCO, 1945, protection et  dé­ve­lop­pe­ment de la culture, Déclaration des droits de l'Homme, 1948, 1966, Union européenne 1992-1993), des initiatives particulières (les ONG, aujourd'hui nombreuses et couvrant l'ensemble des besoins humains et écologiques), des partis politiques (Écologie*, Verts) et un nouvel esprit interreligieux chrétien (œ­cu­mé­nisme, amitié judéo-chrétienne). La Con­fé­rence de See­lisberg (Suisse), réunie par Jules Isaac (1877-1963) en 1947**, énonce Les Dix points de re­con­naissance et de  respect mutuel entre Juifs et chrétien ; le Conseil mondial ou œcuménique des Églises de Genève qui regroupe l'ensemble des Églises chrétiennes, Orient, Russie, Occident, à l'excep­tion de l'Église catholique, est fondé à Amsterdam en 1948 ; le texte de Nostra Aetate (concile de Vatican 2, Troisième Session, 1964) supprime de la Liturgie du Vendredi Saint les expres­sions antisémites telles que "Peuple déicide".
*Avant que des partis politiques s'en réclament, l'écologie est une vision du monde qui remonte à Ernst Hae­ckel (1834-1919).
**La Conférence de Seelisberg réunit 28 Juifs, 23 protestants, 8 catholiques.

Chacune de ces violences renvoie à un sacré (René Girard), la Patrie, le Reich mil­lé­naire allemand, la Race, Les Lendemains socialistes qui chantent, l'Indépendance, le Progrès, la Science, l'Homme, la Culture.

LES ÉGLISES DANS LEUR ENSEMBLE

En France, en 1905, Séparation des Églises et de l'État. Une Assemblée nationale anticléricale rédige un texte de loi rigoureusement laïque que le Président du Conseil, Georges Clemenceau ne peut pas appliquer. Par exemple : les églises sont dites "espaces publics", cer­taines mairies en profitent pour y célébrer des cérémonies municipales, il s'ensuit des con­flits. Le gouvernement fait alors appel à un protestant (républicain et religieux) le con­seiller d'État Louis Méjean pour apaiser les esprits. Louis Méjean (qui, par parenthèse, est l'auteur de la Discipline des Églises réformées qui règle -ou inspire- toujours encore la vie de nos églises et de leurs synodes) crée une administration des cultes (qui existe toujours encore au ministère de l'Intérieur) et développe le droit administratif. Dans les divers cas de conflit entre l'État et les Églises, il fera le plus souvent droit aux revendications de ces dernières, con­fé­rant ainsi aux Administrations un rôle de défenseur des personnes et institutions privées qui relèvent d'elles, vis- à-vis de l'État (Nicolas Roussellier, La Force de gouverner, Gallimard, 2016, p. 121-228).

Pendant la guerre de 1914-1918, de part et d'autre, les Églises ont mobilisé Dieu à leur cause, provoquant ainsi un discrédit de leur  parole. Rappelons-nous que chaque soldat allemand porte, inscrit sur la boucle de son ceinturon : ‟Gott mit uns” (‟Dieu est avec nous”). Dans la France protestante, les prêches sont anti-allemands. C'est à l'initiative des  combat­tants des deux fronts, eux-mêmes, qu'en certains endroits, les armes se sont tues le temps d'une veillée de Noël fêtée ensemble.

La décolonisation (entre 1846 et 1975) a mis fin aux anciennes formes de la Mis­sion*. Les Missions ont-elles suivi la colonisation et en ont-elles profité ? Le débat reste ou­vert. Aujourd'hui, la Mission consiste soit en un soutien de ce qui existe, soit dans des ré­ponses à des appels précis.
* Anciennes formes : le catholiques pratiquaient une "inculturation" de l'Église dans les formes des cultures locales ; pour les protestants, l'annonce du nouvel homme en Jésus Christ impliquait le respect du con­texte culturel, autant que le refus des us et cou­tumes locaux que l'on estimait relever du vieil homme.

Après la guerre de 39-45, avec l'avènement des médias, l'évangélisation entreprise en Amérique latine par les évangéliques américains fondamentalistes, a pris une certaine am­pleur. À titre d'exemple, avant cette guerre, au Nicaragua, les protestants étaient pratiquement inex­is­tants, aujourd'hui, ils forment 21% de la population.

L'Armée du Salut, dès sa fondation, avait mis en œuvre l'égalité hommes-femmes dans tous les grades. Il faut attendre les années d'après-guerre pour que les synodes admettent l'ou­ver­ture du pastorat aux femmes. Dès la fin du 20ème siècle, cette ouverture existe dans toutes les Églises protestantes (luthériens, réformés, anglicans).

Alors que l'heure est à l'œcuménisme, l'Irlande du Nord connaît un regain de guerre des religions. Les troubles entre catholiques (citoyens de seconde zone) et protestants qui vont durer trente années et faire trois mille morts se sont terminés en 1998 avec les Accords du Vendredi saint, mais les esprits ne sont pas encore en paix.

Sur la situation des Églises en Chine, on a peu de renseignements. Il y a deux Églises catholiques : celle (clandestine) dont les évêques sont nommés par Rome et celle, lautorisée, dont les évê­ques sont nommés par le pouvoir (parmi ceux-ci, il y en a que le Vatican ne désavoue pas entièrement). On pense que les protestants*, qui se développent avec une auto-administration, peuvent atteindre les dix à onze millions (un dixième de la population chinoise). Mais, ont-ils des synodes, les synodes sont-ils admis par les autorités communistes ?
* Le développement des protestants ne dépend pas d'une institution préalable, mais de l'écoute de la Parole biblique et de l'instauration subséquente d'une hiérarchie d'assemblées élues.


Jacques Gruber

La suite au mois prochain.





A N N E X E

POUR  DONNER  UNE  IDÉE  DE  LA PENSÉE  AU  20ème SIÈCLE

Max Weber (1864-1920) : sociologue des religions, l'individu humain peut réagir contre ses conditionnements, extension de la notion paulinienne de charisme à la sphère profane, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1901).
la psychanalyse : bien qu'il s'agisse au premier chef d'une clinique, la psychanalyse, par son côté interprétation, intéresse aussi l'histoire de la pensée : Sigmund Freud (1856-1939), père de la psychanalyse (l'inconscient, les rêves, les pulsions). sa correspon­dance, durant trente ans, avec le pasteur Oskar Pfister (1873-1956) ; Karl-Gustav Jung (1875-1961) : l'inconscient collectif, les archétypes ; Sandor Ferenkzi (1873-1933) extension de la thérapeutique psychanalytique à la biologie, ; Jacques Lacan (1901-1981) : une théorie qui naît de la pratique thérapeutique  (retour à Freud,  le stade du miroir, l'inconscient est structuré comme un langage, le signifiant).
Edmund Husserl (1859-1939) : philosophe des mathématiques au départ, avant d'ana­lyser la crise de la pensée occidentale, il va proposer une méthode phénoménologique qui nous apprend à mettre entre parenthèses tous les "paraître" d'un phénomène (toutes ses enve­loppes) pour parvenir à les saisir dans leur authentique "apparaître" et, si possible, parvenir à leur essence. Il sera la référence de M. Heidegger et J-P. Sartre. Dans une lettre au théologien Rudolf Otto, du 5 mars 1919, il déclare être protestant.
Se rattachent à la phénoménologie : En Allemagne : Martin Heidegger, en France, J-P. Sartre, mais aussi le philosophe Maurice Merleau-Ponty (1908-1961).
Martin Heidegger (1889-1976) pense entrer dans les ordres puis y renonce pour la philoso­phie. Hitlérien de la première heure, antisémite dans ses papiers intimes, peut-être nazi, amant de la philosophe Annah Arendt. Il pense refaire la philosophie en renouant avec l'Être. Pour décon­struire la philosophie occidentale, il utilise la méthode de la phénomé­no­logie de E. Husserl en vue d'un existen­tialisme athée. Dans son livre Sein und Zeit (L'Être et le Temps) 1927, suite à la "réduction phénoménologique" de Husserl, l'être humain n'est plus, pour lui*, qu'un ‟être-là” (Dasein) - Sartre parlera de ‟facticité” -. Dasein  jeté dans un monde indifférent (la Geworfenheit : déréliction) pour une histoire personnelle (geschicht­lich­keit) encadrée par une Histoire (Historie) qui ne dépend pas de lui. En fin de compte, il est voué à la mort (on ne parle plus de destin, mais d' '‟être-pour-la-mort”, réminiscence du me­men­to mori des moines, con­tin­gence et finitude chez les existentialistes français). Sur le volet culturel, il exprime une méfiance de la technique et de ses progrès. Dans les dernières années de sa vie, ses carnets attestent d'une résignation philosophique.
*Pour E. Husserl, me semble-t-il, il devrait apparaître dans son inaliénable propriété. L'‟être-là” est le résultat de la réduction phénoménologique comprise comme le réductionnisme à un concret universel minimal.
Jean-Paul Sartre (1905-1980) fait appel, lui aussi, à la méthode phénoménologique de Edmund Husserl pour un existentialisme athée. L'existence précède l'essence :il n'y a pas de race,  nous choi­sis­sons notre classe, notre sexe. Dans L'être et le néant (1943), le concret universel, à titre ontologique, peut s'exprimer ainsi : plus il y a d'être, plus il y a non pas ‟de l'autre” (allon on)* ou du non-être (mè on), l'être qu'on n'est pas (comme disait Socrate  dans le Sophiste 241d, 250d-e, 254c-d, par exemple), mais du rien (ouk on), du néant (Spinoza ne déclarait-il pas dans son Éthique : ‟Toute détermination est négation” ?). L'exis­tence humaine est une suite de néan­ti­sa­tions : plus il y a de vie, plus il y a de vide, nous sommes libres, mais ‟condamnés” à être libres. Telle est notre situa­tion que nous ne voulons pas voir, pas admettre (la ‟mauvaise foi”, lointaine remémoration du ‟En même temps juste et pécheur” de Luther - ‟Nous sommes tous victimes de Luther”, déclaration de J-P. Sartre, faite au Spiegel, à Berlin, reproduite partielle­ment dans l'Express du 26 mai 1960 -). Mauvaise foi lorsqu'à la fin de son autobio­gra­phie, Les Mots, il déclare se juger comme un n'importe qui, alors qu'il sait sa valeur, n'ignore pas sa célébrité et se rend compte de son influence.
*Concernant Dieu, Karl Barth parle du "Tout-Autre" (Ganz Anders). Parmi les "autres", Paul Ricœur, suite à une méditation de la parabole du Samaritain de Luc 10 (parue dans l'une des Revues , de la Fédération des étudiants protestants français, parue dans les années cinquante) fera une distinction entre le "socius" que nous côtoyons et le "prochain" dont nous nous approchons.
Le marxisme : Marx avait réuni la philosophie allemande, la pensée économique anglaise, la tradition révolutionnaire française et défini la praxis communiste (A. Gramsci), à la suite de la révolution bolchevique russe (l'installation du socialisme passe par une phase de dictature du prolétariat), le marxisme connaît di­verses fortunes. Le léninisme (Lénine, 1870-1924) qui soutient la thèse de la révolution en un seul pays pour une extension territoriale subséquente à l'ensemble des autres pays triomphe du trotzkisme (Trotzki, 1879-1940) qui est partisan d'une révolution d'emblée mondiale. L'anar­chisme, théorisé par le prince Petr Kropotkine (1942-1921), mis en application par Mikhaïl Bakounine (1814-1876) qui est au départ de tout le mouve­ment révolutionnaire russe, est balayé. Finalement la Russie connaît un totalitarisme stalinien(Joseph Staline, 1879-1953) et le Goulag qui l'accompagne (voir plus loin, les Églises orthodoxes). Antonio Gramsci (1891-1937), le socialisme à visage humain rend aux prolétaires (non au parti) le rôle de sujets dans la transformation du monde, l'élaboration de l'avenir (Alain Touraine reviendra de la notion d'acteur social à celle de sujet*). Ils en sont des "poètes", au sens étymologique de "créa­teurs". Que nul ne soit jamais plus objet du marché, mais toujours sujet (acteur) de sa vie.  Le communisme chinois connaît sa version particulière du totali­ta­risme maoïste (Mao TseDong,1893-1976) dont la révolution culturelle, qui dure dix années, est une impasse onéreuse. La suite est un capita­lisme sous autorité com­muniste. En Europe, la révolution culturelle maoïste fait des émules, en même temps que se répandent diverses formes de gauchisme. Le parti communiste italien, avec Enrico Berlinguer (1922-1984), tente en 1972 un compromis historique avec la démo­cra­tie chrétienne au pouvoir**. En France Louis Althusser (1818-1990) jette les bases d'une mise à jour du marxisme.
* Touraine Alain et Khosrokhavar Farhad : La recherche de soi. Dialogue sur le sujet, Fayard, Paris, 2000, p. 17-25, 272.
** Le compromis historique échouera en raison du refus de la démocratie chrétienne et de l'Église.
Les existentialistes : athées (M. Heidegger, J-P. Sartre), chrétiens (Gabriel Marcel, 1889-1973), suite à Sören Kierkegaard, ils remettent à l'honneur l'existence et son absurdité, l'angoisse existentielle, la notion de situation, la temporalité. On peut rattacher à l'existentialisme le penseur juif Martin Buber (1878-1965)pour son Le Je de le Tu (1923).
Le personnalisme communautaire d'Emmanuel Mounier (1905-1950): dans les années de pré-guerre, puis de guerre, E. Mounier, philosophe et catholique, recherche une voie entre totalitarisme et individu­a­lisme. Des notions de sujet, d'individu, de personne (qui connaît une histoire commune avec le christianisme), ce dernier est le plus pertinent, le plus riche, surtout du fait qu'il ne se sépare pas de la notion de communauté. La personne se constitue et se pense, se vit communautairement. Nombre de chrétiens se sont reconnus dans cette démarche.
Le structuralisme : au lieu d'aller de la partie à l'ensemble (démarche structurelle), le struc­tu­ra­lisme va de l'ensemble, voire du Tout, à la partie sans jamais perdre de vue l'en­semble ni même le Tout ainsi que leur synchronicité (démarche structurale). Il a sa proto­histoire dans le Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure (1916), avec lui, la structure prend la suite du phénomène de E. Husserl et des existentialistes pour s'épanouir dans la psychanalyse (Jacques Lacan, 1901-1981), dans l'eth­no­logie (Claude Lévi-Strauss, 1908-2009), dans la littérature (Roland Barthes, 1915-1980); dans l'exégèse biblique (Julien Greimas, 1917-1992 et son ‟carré sémiotique”), dans le marxisme (Louis Althussser, 1818-1990), dans les sciences humaines (Michel Foucault, 1926-1984 qui, après la mort de Dieu,  annonce la mort du sujet), au cours des années 1950-60 jusqu'à la fin du siècle. Cela restera une histoire bien française.
Paul Ricœur (1913-2005) connaisseur et traducteur de Husserl, au milieu des ‟ismes" (marxisme, surréalisme, existentia­lisme, structuralisme, personnalisme), il trace un che­mine­ment personnel de protestant philosophe - non de philosophe protestant - (au cours de sa vie, sa foi fait l'objet de plusieurs réap­pro­priations qui, comme il l'écrit,‟ Finissent par  faire un destin”). Agressé par des étudiants à la fin d'un cours en 1968, il répond à une offre de chaire à Chicago où sa pensée s'épanouira. Sa dernière réflexion sur l'histoire et l'inter­prét­a­tion (Temps et Récit 1983-1985) peut évoquer le moment où une parole biblique devient parole de Dieu pour quelqu'un (du côté protes­tan­tisme).
Jacques Derrida (1930-2004) : c'est lui qui exprime le plus clairement l'état de la phi­loso­phie en Occident avec le mot de "déconstruction". Non pas la destruction, mais un auto-démontage en vue de repartir du bon pied cette fois. Il est aussi de ceux qui pensent à un christianisme sans Église.
Suite à la crise de la raison et du progrès, aux questions sou­le­vées par le multi­cul­tu­ra­lisme et les avancées scientifiques en tous domaines (liées principalement à la procréation et à notre mort), l'heure serait à l'anthropologie, l'écologie et l'é­thique, mais la philosophie ne prend pas significative­ment ce chemin. Des essayistes comme Jean Baudrillart, Peter Sloeter­dijk ont présenté des tentatives pour comprendre et prendre un nouveau départ. Certains philosophes, à l'heure qu'il est, se raba­t­tent sur les sciences cognitives.

Jacques Gruber



samedi 24 juin 2017

alleztheo, juin 2017 : Les Eglises au 19ème siècle (la Modernité)

LES ÉGLISES ET LA MODERNITÉ
le 19ème siècle

La question se pose de savoir si L'Église est une "société ouverte"  ou une "société fermée" (selon les expressions de Henri Bergson) ?

LE CATHOLICISME
Sous le 1er Empire (Concordat), la Restauration, le Second Empire, le catholicisme retrouve sa position de religion d'État en France, comme dans la plupart des pays d'Europe. La deuxième République a une trop courte existence pour que le problème se pose, mais il va revenir avec la Commune de Paris et la Troisième République (puis au 20ème siècle, avec la Loi de séparation de l'Église et de l'État).

Les Grandes voix :
De grandes voix se sont élevées dans le catholicisme du 19ème siècle. En 1802, Chateaubriand (René de, 1768-1848) avec Le Génie du christianisme est réputé avoir rouvert  les portes des églises après la tourmente révolutionnaire.

La Mennais (Félicité de, 1782-1854), adversaire des gallicans, il n'en rompt pas moins avec Rome en 1834 et publie, la même année, ses Paroles d'un croyant, témoignage d'une mystique libre.

Lacordaire (Henri,1802-1867) ne suit pas son maître (La Mennais) après sa rupture avec Rome, élu député en 1848, il milite pour la démocratie chrétienne à l'aide de son journal L'Ère Nouvelle. Déçu par l'activisme politique, il se fait dominicain et se consacre au rétablis­sement de l'Ordre des dominicains en France.          

John Newman (1801-1890 est un théologien catholique d'avenir. Prêtre anglican, membre du Mouvement d'Oxford qui, à l'époque, dialogue avec les membres de l'Église catholique, il se convertit (come on dit) au catholicisme. Devenu prêtre, puis évêque, il sera nommé cardinal dans les dernières années de sa vie. Critiquant le Sola Scriptura de la Réformation, il met en avant ce qu'il appelle les ‟lacunes de l'Écriture”. Au regard de la conception catholique de l'Église, l'Écriture comporte des lacunes que l'Église a pour tâche de combler, au cours de  son histoire, par une ‟Tradition prophétique”  que Newman situe à côté de la ‟Tradition épiscopale
Ainsi va naître, dans le catholicisme, la conception de la Tradition qui, sans évoluer, sans changer d'identité, se complète. Sans John Newman, l'aggiornarmento de Jean 23 convoquant le concile de Vati­can  2, n'aurait pas été possible.

Certains romantiques, comme Victor Hugo, développent un sentimentalisme religieux (La légende des siècles, 1883, son théâtre) alors que d'autres, plus jeunes, élèvent des critiques (quasi nietzschéennes) à l'égard du christia­nisme (Gérard de Nerval, ‟Le Christ au jardin des Oliviers”, sonnet des Chimères, 1854).

Des Crises
En France, la Constitution civile du clergé, imposée par la Révolution, fonctionnarisait les membres des clergés, l'État les paye en retour d'un serment de loyauté envers lui. Accep­table pour les protestants* et, semble-t-il aussi par les Juifs, ce serment est inadmissible pour le Saint Siège et pour beaucoup de catholiques. D'où, dans l'Église de France, un conflit entre "prêtres jureurs" et "prêtres réfractaires".
*Suivant Rm 13, 1-7 (écrit dans le contexte de la Pax romana -la "Paix romaine"- ), les protestants considèrent comme légitime la loyauté envers le Pouvoir qui a une fonction d'ordre et de paix (la résistance à ce Pouvoir est aussi impérative dès lors qu'il professe une idéologie totalitaire quelle qu'elle soit. Voir Église confessante allemande).

C'est en France aussi qu'éclate la crise du Sillon, nom donné en 1894, par Marc Sangnier (1873-1950), au mouvement et au journal qui répandaient les idées sociales du corporatisme et les conceptions politiques qui donneront naissance à la démocratie chrétienne. Le Sillon sera désavoué par le pape Pie 10, pourtant la démocratie chrétienne prendra racine en Europe.

La crise du Modernisme touche aussi la France catholique, mais n'épargne pas le catholicisme d'autres pays européens. Elle concerne les exégètes catholiques qui adopteront l'exégèse historico-critique. Bien que condamné par le pape Pie 10 (1835-1914), le moder­nisme s'étendra jusqu'au début du 20ème siècle.

Crise entre Église gallicane et ultramontains. Depuis Philippe le Bel et jusqu'à Louis 14,  le Gallicanisme est favorisé par les souverains français, Bossuet en sera un champion avec sa Déclaration des Quatre articles, 1682, véritable Charte du gallicanisme. Suite à la Révolution française, au concordat napoléonien, puis à la Loi de Séparation de l'Église et de l'État (1906), les ultramontains l'emporteront en France.

Le schisme de l' "Église catholique chrétienne" ou  "Vieux catholiques", c'est ainsi que prendra nom le schisme qui suivra la proclamation du dogme de l'infaillibilité pontificale par Pie 10, lors du concile de Vatican 1, en 1871. Ce schisme, mené par le prêtre (et historien) Johann von Döllinger (1799-1890), excommunié en 1871, est surtout répandu dans les pays aléma­niques, il n'est toujours pas résorbé aujourd'hui.

De nouveaux dogmes
La piété mariale s'est répandue très tôt dans les communautés chrétiennes du Proche Orient. Au concile d'Éphèse (431), Marie est proclamée "Mère de Dieu" (theotokos), dès lors, la piété donne place à un culte de Marie tant dans les églises orthodoxes que catholiques. 

Le 19ème siècle est le siècle des apparitions de la Vierge Marie (une"apparition" se distingue d'une" vision" en cela que la Vierge y parle et donne un message) : Rome, 1842 ;  La Salette, 1846 ; Lourdes 1858 ; Champion États-Unis, 1859 ; Pontmain, 1871 ; Gielzrwald (Pologne), 1877 ; Knock (Irlande) 1879 : soit 7 sur 15.
Du côté catholique, le pape Pie 9 proclame l'"Immaculée conception" de Marie (1854). Marie est née sans que ses parents (Anne et Joaquim) aient eu des relations sexuelles, considérées comme pécheresses*.
* En 1950, le pape Pie 12, proclamera l' "Assomption de Marie" (Marie n'est pas morte, elle  s'est endormie et a  été élevée, dans ces conditions  jusques aux cieux [la "Dormition" orthodoxe n'est pas un dogme].


L'Immaculée Conception est une manière de désigner la Vierge Marie « sans tache » (latin : macula), c'est-à-dire sans péché, et également une fête de l'Église catholique, à l'occasion de laquelle ce mystère est célébré. Cette désignation renvoie à l'un des dogmes catholiques, la conception immaculée de Marie, qui précise que Marie, depuis sa conception dans le sein de sa mère, n'a pas été entachée par le péché originel.
La formulation « Immaculée Conception » ne concerne que la conception de Marie elle-même, et non pas celle de Jésus-Christ. D'autre part, ce qu'affirme le dogme est que, contrairement au reste de l'humanité, Marie n'a jamais eu besoin de purification ou de conversion.
La proclamation de ce dogme par le pape Pie IX en 1854 est le fruit d'une lente évolution dans l’Église catholique. La fête de la Conception de la Vierge est célébrée en Orient au VIIIe siècle, elle arrive en Occident autour du Xe siècle et se répand progressivement en Europe. Un débat théologique s'établit entre des théologiens de différents ordres. Les uns et les autres s'appuient sur les Pères de l’Église qui dès les premiers siècles avaient évoqué cette croyance. Le débat se développe à partir du XIVe siècle et s'étend jusqu'au XVIIIe siècle avec des prises de position de plus en plus répétées des papes, qui tout en encourageant les fidèles à célébrer la fête de l'Immaculée Conception se refusent toujours à en prononcer le dogme. Pie IX, après avoir consulté l'ensemble des évêques catholiques (qui marquent leur agrément à une très large majorité) ainsi que des commissions de théologiens, définit ce dogme de manière solennelle le 8 décembre 1854, par la bulle Ineffabilis Deus.
La fête de l'Immaculée Conception est liturgiquement fixée au 8 décembre.

Si l'Église orthodoxe célèbre la fête de la Conception de Marie et nomme Marie « l'Immaculée », elle ne reconnaît cependant pas ce dogme de l'Immaculée Conception, de même que les protestants ou les autres Églises chrétiennes. Note de Michel Dulon

1869-1870, le 1er concile du Vatican proclamera, malgré des oppositions ouvertes, le dogme de l'"Infaillibilité pontificale". Cela signifie que le pape est infaillible lors des plus solennelles occasions où il lui est donné de définir un aspect essentiel de la foi catholique. 
L'unité italienne s'achève en 1870 par l'annexion de Rome. Le pape perd ses États et se considère comme prisonnier dans le Vatican. Le catholicisme se replie sur lui-même, jus­qu'aux "Accords de Latran" signés avec Mussolini en 1929 qui font de la Cité du Vatican à Rome un État reconnu*.
*Le concile de Vatican 2 (1962-1965, sous les pontificats de Jean 23, puis de Paul 6) sera le concile de l'ouverture (aux Juifs, aux pro­testants, aux monophysites ou Nestoriens, aux laïcs, aux femmes) mais les deux pontificats suivants seront tenus par des papes qui faisaient partie des opposants au cours de ce concile (Karol Wojtila -Jean-Paul 2- puis Joseph Ratzinger -Benoît 16-).

LES  PROTESTANTS
Quand ils ne sont pas discriminés ou persécutés, les protestants adhèrent au Progrès.  Tentent de se mettre à la hauteur de la modernité sans trahir les grandes intentions de la Réformation.
Les protestants français ont retrouvé leur état civil avec la Révolution, mais, suite aux Articles organiques, signés en 1802 par Napoléon Bonaparte, 1er Consul, ils demeurent privés de leurs synodes jusqu'à la Troisième République*
*À part le premier synode national réformé de Paris, en  1559 (année de la Confession de foi calviniste de La Rochelle), excepté les rares synodes clandestins tel celui des Montèzes (commune de Monoblet, Gard) sous l'impulsion d'Antoine Court alors âgé de 19 ans (11 personnes), 21 août 1715 (année de la mort de Louis 14), les protestants ne peuvent tenir ouvertement de synodes. En 1763, huitième et dernier synode du Désert. Les protestants français, comme les Juifs, re­trouvent leur état civil avec la Révo­lu­tion de 1789, une Loi de Germinal An 2 de la Répu­blique rend leurs synodes aux protestants mais, suite aux Articles organiques, signés en 1802 par Napoléon Bonaparte, 1er Consul, ils se retrouvent privés de synodes jusqu'à la Troisième République. En 1848, lors des révolutions ouvrières europé­ennes, les protestants français avaient bien demandé le rétablissement de leurs synodes à la Se­conde République, mais le coup d'État de Louis Napoléon Bonaparte n'avait pas permis d'y répondre. Sous le Second Empire, les synodes restent interdits, il faut attendre 1872, et le Troisième Répu­blique, pour que ces synodes trouvent enfin leur place de droit dans le paysage de la Ré­pu­blique laïque.

Une pensée théologique libérée
Le protestantisme est touché par la crise du modernisme à sa façon, avec une rivalité (pas -encore- une scission) entre deux courants : les conservateurs (piétistes, orthodoxes, évangéliques, attes­tants) ou les libéraux de divers types.

Avec la fin des guerres de religion, c'est la fin des scolastiques (luthérienne ou calviniste), les théologiens se libèrent des idéologies de combat du 16ème-17ème siècle. La pensée théologique protestante occidentale redevient une pensée libre qui veut prendre une attitude positive vis- à-vis des Lumières et de la modernité. D'où une théologie qui tend à être éthique, anthro­po­lo­gie religieuse, philosophie ou histoire de la religion, théologie de la reli­gion, voire sagesse teintée de monothéisme ou d'exégèse biblique. Suite à la critique des Écri­tures, on va avoir une critique de la théologie vue depuis divers points de vue (anthropologie, psychologie, histoire, philosophies), une critique de la religion, une critique de l'Église.

Les positions se sont établies dès le 18ème siècle, qu'il s'agisse de ra­tio­nalistes et su­pra­naturalistes, de latitudinaristes anglais ou de néologues allemands face à des piétistes, d'or­tho­­doxes contre libéraux, aujourd'hui d'attes­tants et de libéraux. D'une part, des Églises fidèles à une idéologie fondamentaliste biblique iden­ti­taire. qui peut engendrer le sectarisme. De l'autre, des Églises qui se veulent ouvertes à la modernité, dont la théologie peut aboutir au n'importe quoi.

Outre quoi, deux réactions, l'une, existentielle, avec Kierkegaard (au 19ème s.), l'autre avec la théologie dialectique de Karl Barth (1886-1968, au 20ème siècle).

Les deux courants, attestants et libéraux, héritiers du 19ème siècle, se retrouvent dans les mêmes paroisses, les mêmes cultes, autour de la même cène, dans les mêmes synodes où chacun est tenu de voter selon sa propre conviction au moment du vote (pas de lobbying). Entre ces deux courants, n'appartenant spécialement à aucun des deux, il y a ceux que j'appel­lerai les "protestants sans parti-pris".

Pour comprendre, il faut partir de Rousseau et de Kant, plutôt que de Hegel (1770-1831) et bien qu'il y ait aussi eu des théologiens protestants hégéliens, tels Christian Baur (1792-1860) dont Schleiermacher se séparera ou Philipp Marhein­ecke (1780-1846), le professeur de Sören Kierkegaard (1813-1855).

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778): à côté de la raison, le sentiment réclame ses droits ; il n'y a plus de péché originel, l'homme est naturellement bon, la cons­cience est un instinct divin, par ses propres moyens, l'être humain peut atteindre, ici-bas, à la vertu.

Immanuel Kant (1724-1804) : la Raison n'a rien à voir avec la Révélation, mais peut concerner la Religion (La religion dans la limite de la simple raison, 1793). L'Épitaphe choisie pour lui-même résume ses positions  : ‟Le ciel au-dessus de ma tête, l''impératif moral gravé au fond de mon cœur”; c'est à dire : a) quelle que soit notre façon de scruter l'univers, nous ne trouvons nulle par la raison première ou dernière de son existence (pourquoi un univers et pourquoi pas), de sorte que la preuve de l'existence de Dieu par la contingence du monde (preuve a contingentia mundi) est à  juste titre la plus populaire ; b) nous avons une con­nais­sance innée du bien et du mal en vue de faire le bien : l'impératif moral. Il en sortira une éthique du Devoir (die Pflicht, du sollste : tu dois, ‟Wer will, der kann” : celui qui veut, peut, de la liberté responsable), qui va profondément marquer l'éduca­tion prussienne et, au-delà, allemande. 

À Halle, Christian Wolff (1679-1754) et August Francke (1663-1727) : philosophe de la religion contre la foi piétiste de tendance repristinatienne*.
* Projet de reproduire dans l'Église le temps biblique -particulièrement celui du Livre des Actes-, c'est à dire des époques de l'histoire du salut où il n'y avait pas d'Écritures néotestamentaires et où le Saint Esprit guidait directement les croyants.

Schleiermacher (Friedrich, 1768-1834), fils d'un aumônier militaire réformé, élevé chez les frères moraves, artisan de l'union entre luthériens et réformés allemands, il montre la voie d'une réflexion théologique personnelle dans ses Discours sur la religion à ceux de ses détracteurs qui sont des personnes cultivées (1799),  les théo­lo­giens y sont comparés à des "virtuoses" en leur domaine. Dans sa Christliche Glauben­s­lehre (Doctrine de la foi chré­tienne, 1821), à partir du ‟sentiment de dépendance absolue”, qui est le sentiment religieux uni­versel, il décrit le sentiment (non la sensation) que la communauté chrétienne évan­gé­lique a d'elle-même*. Il ne laisse pas de côté les définitions patristiques, mais La Trinité, par exemple, se trouve traitée en une demi page tout à la fin des deux volumes de la Christliche Glaubenslehre
* Hegel, Schleiermacher et Schelling sont des camarades d'études. Dans sa Phéno­mé­no­logie de l'Esprit (1807), Hegel décrit la conscience dans son devenir universel (ce qu'il appelle  l'Esprit) dans un temps circulaire. Dans sa Glaubenslehre (1821), Schleiermacher décrit le sentiment personnel et comm­u­nau­taire chré­tien dans une perspective de temps ouvert. La dernière pensée de  Schelling mêle philoso­phie, sagesse et religion dans un panthéisme (Philosophie de la mythologie, 1842) .
Hegel adopte le temps ouvert dans ses derniers cours sur La philosophie de l'Histoire qui porte sa fin en elle. Entre les deux, il y a la démarche dialectique (thèse, antithèse, synthèse) qui vaut pour tous les temps.  
Schleiermacher dépasse la théologie, il est le créateur de l'herméneutique moderne (dont Paul Ricoeur, 1913-2005, est le dernier représentant - pour une part de son œuvre seulement -) .

Après lui, avec Aloïs Biedermann (1819-1885), va naître le courant libéral propre­ment dit, démarche essentiellement critique. la théologie devient une "histoire et philosophie de la religion" (La théologie libre, philosophie et christianisme en combat et en paix, 1844), En France, création d' Évangile et Liberté en 1886. La démy­thologisation appartient au 20ème siècle.

Parallèlement, l'Institut biblique de Stuttgart, fondé en 1812, poursuit son travail d'établissement des textes hébreu pour le Premier Testament, grec pour le Nouveau, texte que nous utilisons toujours aujourd'hui. Biblia Hebraica, Stuttgartensia, Novum Testamentum Graece .

Pour donner une idée de la richesse de la production théologique des facultés de théologie protestantes au 19ème siècle, je cite ici quelques noms entre de nombreux autres.

Albrecht Ritschl (1822-1889) : pour donner une idée, je dirai que, pour Ritschl, la foi chrétienne fidèle au principe scripturaire (exégèse historico-critique de la Bible) est fondée sur des faits historiques et par ailleurs, en ce qui concerne la foi (justification, réconciliation), ne répond pas à des jugements de fait, mais à des jugements de valeur (qu'il définit comme non con­co­­mitants, mais indépen­dants)*. La doctrine chrétienne de la justification et de la ré­con­­ci­lia­tion, 1870-1874.
*  *Exemple évangélique de jugement de valeur, pour la justification comme pour la réconciliation : ‟Ne valez-vous pas beaucoup plus que les oiseaux du ciel ?” (Matthieu 6,26), ‟Vous valez plus que beaucoup de moineaux” (Matthieu 10,31).  Les premiers philosophes des valeurs (axiologie), Wilhelm Windelband (1848-1915), Heinrich Rickert (1863-1936),  sont postérieurs à Ritschl.

      L'École de Paris : Auguste Sabatier (1858-1928) critique les symboles qui consti­tuent le langage religieux (dont celui de la Bible), Eugène Ménégoz développe l'idée de la foi comme confiance donnée à la personne de Jésus indépendamment de toute espèce de croyances. Ensemble, ils définissent ce que l'on appellera le symbolo-fidéisme.

Richard Rothe (1799-1867) (son Éthique, 1845-1848)) il n'est pas exclu de penser que le royaume de Dieu (terrestre) sortira, un jour, du progrès.

Ernst Troeltsch (1865-1923) : son point de départ est l'existence d'un "apriori reli­gieux", autrement dit, que la religion est un phénomène universel, ensuite, il préconise de rechercher des com­pro­mis entre Raison et Révéla­tion, compromis qui contribuent à une dé­marche asymp­to­tique vers l'idéal. 

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LE  CHRISTIANISME  PRATIQUE
On n'est pas sauvé si on a une bonne doctrine (orthodoxie), le salut s'adresse à la personne en son entier.
Souvenons-nous qu'il n'y a pas de Sécurité Sociale avant la moitié du 20ème siècle.

William Booth (1829-1912) et son épouse Catherine (1829-1890) : l'Armée du Salut dont le slogan est : ‟Soupe, Savon, Salut” :  car on n'annoncera l'Évangile qu'après avoir per­mis aux gens de se nourrir et de se laver.  Mouvement qui s'adresse à tous les démunis engendrés par les villes industrelles. Réhabilitation aux yeux d'eux-mêmes et évangélisation sont les buts fixés. Née en Angleterre, l'Armée du Salut essaimera à travers le monde entier. Ce n'est pas une Église (on n'y célèbre pas de sacrements), c'est un mouvement en relation avec les Églises (L'Armée du Salut est membre de la Fédération protestante de France).On y trouve, bien avant ces dernières, une égalité entre homme et femme : les femmes peuvent devenir soldates, officières, générales. À Paris, l'Armée du Salut bâtit un immeuble intitulé "Palais de la femme", car ce sont toujours elles qui sont les premières victimes. Il ne s'agit pas de faire du recrutement, on entre d à l'Armée du Salut par vocation.  l'Armée du Salut adresse celles et ceux qu'elle a pu aider à se relever et qui manifestent le besoin d'une communauté chrétienne,  vers la paroisse catholique ou protestant la plus proche.


Diaconesses : communauté caritative féminine protestante : en 1836, Theodor Flied­ner fonde une première maison près de Hambourg ; en 1841, Caroline Malvesin et Antoine Ver­meil, fondent l'Hôpital de Reuilly (Paris).

Henri Dunant (1828-1910) : la Croix Rouge, au point de départ, il y a le spectacle atroce des agonisants et des blessés abandonnés sur le champ de bataille de Solferino (victoire de Napoléon 3, en 1859). Poussé par sa foi (en particulier par la parabole du Samaritain de Luc 10), il obtient, en 1863, le vote de la Convention internationale de Genève qui fixe les devoirs de secours aux blessés de guerre. Ce sera le germe de la Croix Rouge inter­na­tionale (1864). La Croix veut rappeler le symbole de la croix blanche sur le drapeau Suisse, elle peut aussi renvoyer à l'Évangile.

La Mission populaire du pasteur anglais Robert McAll (francisé en MacAll) se veut, au départ, en 1872, une évangélisation du peuple de Paris, après la Commune. Aujourd'hui, mouvement d'évangé­lisation des quartiers populaires.

Les racines du Christianisme social, dans sa conception protestante (qui ne veut pas offrir une alternative qui entre en concurrence avec les idéaux sociaux de la République), se trouvent au 19ème siècle (prédication de Tommy Fallot (1844-1904) en 1878 à la Chapelle Taitbout de Paris).

L'Arbre de Noël : dans le Nord de l'Europe, la coutume est de décorer et d'illuminer un épicéa pour marquer le solstice d'hiver. Cet arbre de lumière est associé à la Nativité. Longtemps, cet us, associant l'Arbre à la Crèche, au domicile et au temple, a été propre aux seuls protestants, en France, il permettait de se distinguer des catholiques. Peu à peu, la fête de Noël autour de l'Arbre et de la Crèche, au temple, deviendra l'une des plus suivies par les familles et quasi rituelle. Par la suite, l'Arbre de Noël se popularisera, perdant tout sens christianisé. 

Jacques Gruber


Pour le mois de septembre, les Églises au 20ème siècle.